#9 – Tic tac, tac, tic tac

Quel phénomène extraordinaire que celui qui s’est produit cette nuit ! Comme chaque année, trois mille six cents secondes de notre vie nous sont dérobées. Un temps qui n’existe pas, un pont temporel qui n’enjambe rien, un saut qui reste sur place ; j’ai nommé « la non-existence temporelle » … ou plus communément appelée « le passage à l’heure d’été ».


À L’HEURE DE L’ÉCONOMIE…

En 1784 (déjà !), le physicien américain Benjamin Franklin se dit qu’on économiserait beaucoup de chandelles et de bougies si l’on avançait quelque peu les aiguilles de l’horloge, pour profiter davantage de l’ensoleillement des belles journées d’été. Mais l’idée ne fait pas vraiment mouche… et ne sera reprise qu’en 1907 lorsque William Willet, un inventeur britannique, lui consacre un livre engagé : « Waste of Daylight » (Gaspillage de la lumière du jour).

L’Angleterre, l’Allemagne et la France acceptent le changement d’heure une dizaine d’années plus tard, avant d’y renoncer pendant la Seconde Guerre Mondiale, où l’heure allemande rythme les zones d’occupation. Il faut donc attendre le second choc pétrolier de 1973 pour que la France de Valéry Giscard d’Estaing réadopte finalement l’idée en 1975.

Aujourd’hui, plus de 70 pays ont recours au changement d’heure. En notant bien, évidément, que certains n’en ont pas besoin grâce à leur taux d’ensoleillement quasi permanent !


… AU TEMPS DES POÈTES.

Souci économique, souci écologique, souci du gâchi… Que ce souci ait une réelle action ou pas, que les bénéfices soient controversés ou non, c’est sous un angle philosophique que je voulais m’arrêter quelques minutes sur cette notion du temps.

Ce temps qu’on calcule, par la règle des 60. Ce temps qu’on matérialise, par l’objet de l’horloge, de la montre, du portable. Ce temps qu’on dit trop long ou trop court. Ce temps qu’on voudrait figer mais qui file toujours. Ce temps qu’on voudrait fixer mais qui reste impalpable.

Et tous ces beaux paradoxes : du temps qui « n’existe » pas lorsque chaque dernier dimanche de mars on passe de 2 heures à 3 en l’espace d’une seconde, du temps qu’on « revit deux fois » lorsque chaque dernier dimanche d’octobre on reste bloqué sur « 2 » au lieu de passer à « 3 » quand la 59è minute vient de s’écouler. De ce temps contracté ou étiré lorsqu’on vole vers l’un ou l’autre côté du globe.

Insaisissable. Impalpable. Indomptable. Immortel. Après tout, ce sont peut-être les poètes qui savent le mieux en parler…

« LA MONTRE »

Deux fois je regarde ma montre,
Et deux fois à mes yeux distraits
L’aiguille au même endroit se montre ;
Il est une heure… une heure après.

La figure de la pendule
En rit dans le salon voisin,
Et le timbre d’argent module
Deux coups vibrant comme un tocsin.

Le cadran solaire me raille
En m’indiquant, de son long doigt,
Le chemin que sur la muraille
A fait son ombre qui s’accroît.

Le clocher avec ironie
Dit le vrai chiffre et le beffroi,
Reprenant la note finie,
A l’air de se moquer de moi.

Tiens ! la petite bête est morte.
Je n’ai pas mis hier encor,
Tant ma rêverie était forte,
Au trou de rubis la clef d’or !

Et je ne vois plus, dans sa boîte,
Le fin ressort du balancier
Aller, venir, à gauche, à droite,
Ainsi qu’un papillon d’acier.

C’est bien de moi ! Quand je chevauche
L’Hippogriffe, au pays du Bleu,
Mon corps sans âme se débauche,
Et s’en va comme il plaît à Dieu !

L’éternité poursuit son cercle
Autour de ce cadran muet,
Et le temps, l’oreille au couvercle,
Cherche ce coeur qui remuait ;

Ce coeur que l’enfant croit en vie,
Et dont chaque pulsation
Dans notre poitrine est suivie
D’une égale vibration,

Il ne bat plus, mais son grand frère
Toujours palpite à mon côté.
– Celui que rien ne peut distraire,
Quand je dormais, l’a remonté !

Théophile Gautier, Émaux et camées (1852)

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