La Mégère apprivoisée (Théâtre de la Ville)

Il y a dix jours à peine, dimanche 8 mars, nous célèbrions la Journée internationale de la Femme. Cette année, le thème était porté sur l’autonomisation des femmes et invitait à imaginer un monde où les femmes et les filles peuvent exercer leurs choix. C’est donc non sans une certaine résonnance que me sont apparus les enjeux de La Mégère apprivoisée, mis en scène par Mélanie Leray au Théâtre de la Ville (Paris). Parce que la situation des femmes la préoccupe, Mélanie Leray revisite l’une des toutes premières pièces de Shakespeare en la transposant dans les années 60, au moment du Mouvement de Libération des Femmes.

Mis en scène par Mélanie Leray
« La Mégère apprivoisée » mis en scène par Mélanie Leray

L’INTRIGUE.

Shakespeare introduit sa Mégère apprivoisée par un prologue, dans lequel un ivrogne se fait ramasser dans la rue par un Lord de retour de chasse. Ce dernier décide de s’amuser aux dépens du clochard et l’emmène dans la plus belle chambre de son château. A son réveil, il lui fait croire qu’il se remet de quinze années de désordre mental et l’invite à fêter son retour à la santé par une comédie. C’est donc par une mise en abyme (du théâtre dans le théâtre) que l’intrigue de La mégère apprivoisée est donnée.

Cette histoire se situe en Italie, pays de l’amour. Baptista, un vieil aristocrate de Padoue, cherche à marier ses deux filles. Si sa seconde, la douce et belle Bianca, est plus que convoitée, il ne peut la marier avant que son aînée, Catherine, ne le soit.

Seulement voilà, Catherine a un caractère épouvantable, rebelle et insoumis. Elle se refuse à tous les hommes… jusqu’à ce que l’habile Petruchio parvient à la conquérier, motivé pourtant par le seul motif de l’argent et de la somptueuse dot qui lui est promise.

S’en suit alors un véritable domptage; c’est en la privant de viande et de sommeil que Petruchio parvient à apprivoiser la mégère. Catherine devient alors docile et soumise. Mais ne serait-ce pas parce qu’elle en a compris les rouages, qu’elle s’amuse à se jouer des codes pour égaler le maître dans l’art de la soumission … ?

La pièce se clôt par une fête donnée dans la demeure de Baptista où ses filles et leurs maris sont attendus. Petruchio, Lucentio (qui vient d’épouser Bianca) et Hortensio (qui a épousé une veuve) font un pari, en engageant une grosse somme d’argent : que celui dont la femme rappliquera en premier gagnera la mise.

Et à la surprise générale, c’est Catherine, qui obéit à l’appel de son époux. Son monologue de fin fait l’éloge de la soumission. Car de son homme, elle a appris le pouvoir manipulateur des mots. Mais c’est en maîtrisant avec grâce cette langue de bois qui flatte les uns et les autres, qu’elle parvient finalement, et très tranquillement, à les dominer.


TRANSPOSITION DE L’INTRIGUE.

Alors que Shakespeare place son intrigue chez de riches et puissants aristocrates, Mélanie Leray rafraîchit l’esprit en la situant dans notre monde contemporain, luxueux et clinquant, chez des gens sans noblesse et sans scrupule. Elle crée ainsi un espace rappelant les halls de palace et les salles de jeu : canapés lounge, podiums tournants, machines à sous, tables de poker… Un univers d’alcool, de plaisir et d’argent. Un argent qui se gagne, se prend ou se perd; un argent qui s’échange comme tout le reste, y compris les personnes.

Alors que l’auteur introduit son intrigue par un prologue, dans lequel une troupe de comédiens joue la comédie devant un ivrogne piégé par un Lord sans scrupule, Mélanie Leray nous propose un tout autre discours. Celui d’Élizabeth Ière, s’adressant à ses armées à Tilbury en 1588. Celui de la première des reines d’Angeleterre. Celui de la toute première dans notre monde occidental à assumer la fonction d’un homme de pouvoir.

« Je suis venue parmi vous ici ce jour non pas pour ma distraction et mon plaisir, mais parce que je suis résolue à vivre et à mourir à vos côtés, au milieu et au plus fort de la bataille, et pour offrir à mon Dieu et à mon peuple mon honneur et mon sang même si je dois mordre la poussière. Je sais que mon corps est faible, c’est celui d’une faible femme, mais j’ai le coeur et l’estomac d’un roi, et d’un roi d’Angleterre. »

Enfin, l’utilisation de la vidéo en direct sur le plateau permet une approche dramaturgique très intéressante sur l’image de la femme. C’est en regardant celui ou celle qui se tait, que l’on tente de saisir ce qui n’est pas dit par les mots. Les nombreux gros plans sur le visage de Bianca, notamment, permettent de la sublimer en renforçant davantage le fameux pouvoir de l’image. Et la metteur en scène de préciser : « Le grand pouvoir de la beauté et de la jeunesse, celui-là qui ôte la raison et envoûte celui qui regarde ».


AU-DELÀ DE L’INTRIGUE.

Mélanie Leray interroge le rôle de la femme dans notre société occidentale.

Au titre français qui d’emblée donne Catherine perdante puisque « apprivoisée », Mélanie Leray préfère le titre anglais The Taming of the Shrew. Soit, Comment dompter l’insoumise ? Manière de laisser la place au combat… « Pour moi, le parcours de Catherine c’est celui d’une femme vers la liberté et la compréhension. Catherine est une très jeune femme insoumise qui se demande pourquoi elle ne serait pas l’égale des hommes. » 

Et c’est justement grâce à son mari, pourtant bien malgré lui, qu’elle va apprendre à manier la langue pour pouvoir faire son chemin : « Que ce n’est pas en étant en colère mais plutôt en composant avec l’état du monde qu’elle va pouvoir exister. C’est en jouant parfaitement son rôle de femme, qu’elle devient, en fin de compte, libre de faire ce qu’elle veut. »

Sans oublier, ce que Shakespeare a parfaitement su faire par son écriture et ce que Mélanie Leray a habilement rendu par sa mise en scène; l’utilisation de l’humour comme arme de dénonciation. Car « même si au coeur de la pièce l’enjeu est celui du pouvoir, de l’oppression et de la liberté de la femme, La Mégère apprivoisée est une comédie, grivoise, moqueuse. »

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