Niki de Saint Phalle (Grand Palais)

L’exposition est sur le point de finir et les files d’attente ne désemplissent pas. Après trois tentatives d’accès (la dernière sera la bonne !), beaucoup de patience et un brin d’acharnement, je parviens enfin à entrer dans le Grand Palais, comme 500 000 visiteurs l’ont fait avant moi. Et, je dois le reconnaître, je n’en ressortirai pas tout à fait la même, telle une Nana émue par la beauté, la richesse et la profondeur de cette femme-artiste hors du commun.

Affiche Niki de Saint-Phalle_Grand Palais


Petite mise en bouche, avec la bande-annonce de l’exposition présentée au Grand Palais, à Paris, du 17 septembre 2014 au 2 février 2015.

Note : Si ce billet se veut à l’honneur de l’artiste, il ne peut être à la hauteur de toute la richesse de son oeuvre. C’est pourquoi je ne présente, de manière non exhaustive au regard de la rétrospective qui a eu lieu au Grand Palais, que trois phases majeures qui m’ont particulièrement touchée : sa peinture, ses tirs et ses Nanas. Bonne (re)découverte !


PEINDRE LA VIOLENCE.

Au début des années 50, Niki commence une série de collages et d’accumulations à partir de jouets d’enfants ou d’objets divers (armes ou objets tranchants). Autodidacte, elle propose alors des oeuvres qui ont su intégrer sa double-culture; d’un côté celle de la vieille Europe, où l’histoire se confronte aux nouvelles avants-gardes, de l’autre les avancées les plus frappantes de l’art américain.

« Peindre calmait le chaos qui agitait mon âme. C’était une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail. » (2006)

D’une oeuvre à l’autre vont alors coexister deux atmosphères contradictoires, que l’oeuvre de Niki de Saint Phalle va réconcilier sans cesse : la violence et le chaos d’un côté, le jeu et la joie de vivre de l’autre.

Haut : Niki de Saint Phalle - "Pink Nude in Landscape" - 1956-1958 Bas : Jean Fautrier - Jean Dubuffet - Jackson Pollock
Haut : Niki de Saint Phalle – « Pink Nude in Landscape » – 1956-1958
Bas : Référence à Jean Dubuffet, Jean Fautrier et Jackson Pollock pour leur travail sur la matière.

 

Gauche : Niki de Saint Phalle - "Monkey (Toy-stuffed monkey)" - 1960 Droite : Référence à Jasper Johns et Robert Rauschenberg pour leurs assemblages et collages.
Gauche : Niki de Saint Phalle – « Monkey (Toy-stuffed monkey) » – 1960
Droite : Référence à Jasper Johns et Robert Rauschenberg pour leurs assemblages et collages.

TIRER SUR LES OBJETS DE RÉVOLTE.

En 1961, Niki est invitée à rejoindre le mouvement des Nouveaux Réalistes, suite à son tout premier « Tir public » qui enthousiasme et scandalise ses contemporains. Pendant près de dix ans, Niki de Saint Phalle effectue devant l’oeil des caméras ou l’objectif des appareils photo une vingtaine de tirs publics, qui se situent entre la performance, l’art corporel, la peinture et la sculpture.

Le procédé suit un rituel précis : la peinture de couleur est placée dans de petits sachets en plastique, fixés sur un châssis en bois puis recouverts de plâtre blanc. C’est par l’action du tir à la carabine, impulsée par l’artiste elle-même ou par le public, qu’explose alors la peinture pour dégouliner telle une plaie ouverte, le long du plâtre.

« J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais, sur un plan psychique, tout ce qu’il faut pour devenir une terroriste. Au lieu de cela j’ai utilisé le fusil pour une bonne cause, celle de l’art. » (9 juin 2000)

Les tirs ont alors mutliples interprétations, allant de la  « mise à mort de l’art », à la critique sociale et politique, en passant par le commentaire féministe. Niki de Saint Phalle tire sur les injustices, les tortures, le fanatisme religieux, la corruption, le pouvoir, l’intolérence, le SIDA, les ségrégations raciales, les hypocrisies…

Le Mur de la Rage

Mais l’artiste tire d’abord et « sur-tout » ce qui la révolte :

Niki tire sur la chemise d’un ex-amant« C’est une pièce vaudou. Un exorcisme. J’avais quelqu’un dans la peau qui, je le savais, n’était pas bon pour moi. »;

Niki tire sur le puritanisme hypocrite et le pouvoir ecclésiastique (mais c’est l’Église qu’elle vise et jamais Dieu) : « C’est un cri de rage contre toutes les horreurs que nous avons commises au nom de la religion »;

Niki tire sur les symboles du pouvoir masculin et des responsables politiques et annonce par deux fois, telle une prémonition, le tir sur JFK (le sien, symbolique, précède celui qui coûtera la vie du Président six mois plus tard) et l’attaque aérienne terrorriste contre les Tours Jumelles quarante ans plus tôt.

King Kong_1963


SCULPTER UNE NOUVELLE IMAGE DE LA FEMME.

Les fameuses Nanas de Niki de Saint Phalle sont sans doute les oeuvres les plus connues de l’artiste. Pour elle, les nanas sont d’abord le prolongement naturel des déesses fécondes et des Accouchements. À la fois joyeuses et puissantes, les nanas sont le manifeste d’un monde nouveau, dans lequel la femme détiendrait le pouvoir.

« Le communisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale. (…) Ces femmes qui mettent au monde, ont cette fonction de donner la vie – je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elles pourraient faire un monde dans lequel je serais heureuse de vivre ». (25 mars 1969)

Niki revendique la femme en tant que sujet et non objet, dans toute sa complexité; tantôt victime de l’enfermement dans sa condition féminine, tantôt héroïne potentielle d’un monde à inventer.

Elle souhaite aussi (ré)affirmer la part de féminité contenue tant chez la femme que chez l’homme; pour contre-balancer la part de masculanéité (beaucoup trop) prépondérante et écrasante dans la société moderne; cette part d’émotion, d’instinct et de créativité versus esprit cartésien, scientifique et raisonné.

D’où ces Nanas gigantesques, toutes en formes et en rondeurs, débordantes de couleurs et d’optimisme, au corps imposant (et à la tête minuscule !), que Niki s’amuse à rendre géantes au côté de l’homme (l’homme mâle) tout petit.


Et pour aller encore plus loin, n’hésitez pas à consulter la vidéo-list concoctée par le Grand-Palais ici ou bien regardez ci-dessous un petit aperçu de la rétrospective. 

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