#4 – Niki, une Nana carabinée.

J’ai beau essayer de trouver un autre sujet pour mon billet d’humeur de la semaine, je n’y arrive pas. Le portrait de Niki de Saint Phalle me hante. Peut-être parce cela fait dix jours que j’ai vu sa rétrospective au Grand Palais (j’en parlerai dans mon Billet de Sortie de mercredi prochain !), peut-être parce que je ne cesse de me documenter sur son oeuvre depuis, peut-être parce que je suis plongée dans la lecture de sa biographie… En tout cas, Niki a sans aucun doute occupé mes pensées de la semaine.

Niki de Saint-Phalle est une femme mosaïque; une beauté insolente morcelée par la violence qui l’habite mais qui se réfléchit, néanmoins, en lumière et en couleurs. Le prisme qui transforme sa rage en joie de vivre, c’est celui de la création. De cette aristocrate encanaillée et provocatrice, en résulte une redoutable féministe dans un monde d’hommes, une femme entière à la parole implacable et à l’oeuvre hétéroclyte.

Niki_Tir affiche


NIKI; LA BEAUTÉ SUR PAPIER GLACÉ ET LA RAGE AU VENTRE.

Née en France le 29 octobre 1930, Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, dite Niki de Saint Phalle, est issue d’une famille franco-américaine. Son père, un Américain aristocrate, travaille à la Saint Phalle & Compagny, une banque fondée par ses frères qui connait alors des heures noires suite au krach boursier de 1929, et sa mère, une Française mondaine, s’emploie à l’élever selon les codes de la bonne société new-yorkaise bourgeoise et catholique. Délaissée à ses grands-parents jusqu’à ses trois ans, renvoyée de ses établissements scolaires, Niki est ballotée et se forge un caractère, en se refusant aux mondanités qui la prédestinent par une insolence à peine contenue.

De sa beauté alliant le raffinement, la classe et le charisme, elle s’affiche en couverture de Vogue, Life et Elle. Et quand elle n’est pas mannequin, Niki suit des cours d’art dramatique. Férue d’arts et de littérature, elle dévore avec frénésie romans, essais et poésies, visite les galeries d’art et les musées, et écrit ses propres pièces et poèmes.

Et puis elle rencontre Harry Mathew, avec qui elle se marie à 19 ans. De ce mariage d’abord civil et secret puis religieux sous la contrainte des parents, elle aura deux enfants : Laura et Philip.


D’UNE FORCE SA FAIBLESSE; L’ART AU SERVICE DE LA VIE.

C’est alors qu’en 1953, à 23 ans à peine, Niki sombre et perd pied. Elle est internée à l’hôpital psychiatrique de Nice où on la diagnostique « schizophrène ». Pendant six semaines, elle subit les traitements d’époque, à savoir des séries d’électrochocs. La seule chose qui la maintient en vie est la peinture. Désormais elle en est convaincue : elle ne sera ni poète, ni actrice ni metteur en scène mais artiste-peintre.

Niki de Saint Phalle s’installe seule à Paris. Sur l’invitation de son ami sculpteur Jim Metcalf, Niki se met à fréquenter la galerie de l’impasse Ronsin où elle côtoie tout un cercle d’artistes qui s’inscrit dans la même démarche qu’elle, et qui se feront appeler les Nouveaux Réalistes. C’est là qu’elle se lie d’amitié, notamment, avec Jean Tinguely et sa femme Eva Aeppli. Le couple, qui battait déjà de l’aile, se sépare peu de temps après. Jean et Niki se rapprochent, collaborent et créent ensemble. Inséparables partenaires, ils se marient le 13 juillet 1971 et resteront unis jusqu’à la mort de Jean, en 1991.

Niki de Saint Phalle - Jean Tinguely - Daniel Spoerri - Martial Raysse - Robert Rauschenberg - Per Olov Ultvedt (1962)
De droite à gauche ; Niki de Saint Phalle – Jean Tinguely – Daniel Spoerri – Martial Raysse – Robert Rauschenberg – Per Olov Ultvedt (1962)

 

Dès les années 50, Niki de Saint Phalle peint la violence; sa propre violence qu’elle extériorise en coups de pinceaux et collages d’objets tranchants.

Puis de 1961 à 1970, elle tire sur tout ce qui la révolte; les injustices dans le monde, le fanatisme religieux et le puritanisme, la corruption et la politique, les symboles du pouvoir masculin…

En parralèle et au-delà, elle sculpte une nouvelle image de la femme, nouveau symbole d’un monde à recréer, à travers ses Nanas gigantesques, surplombant de toutes ses formes et de toutes les couleurs la petitesse de l’homme.

>> Je reviendrai sur son oeuvre dans mon prochain Billet de Sortie, à l’occasion de la rétrospective donnée au Grand Palais !

Niki_Dennis Hopper_1963


UNE NANA FASCINANTE.

J’ai découvert Niki de Saint Phalle pendant mes études en école d’art, il y a (déjà !) huit ans. Le peu que j’en avais vu m’avait alors profondément dérangée; et je cataloguais dès lors son oeuvre à un règlement de compte vis-à-vis de l’inceste dont elle avait été victime adolescente. Et quand je découvrais quelque temps plus tard sa Mariée au Centre Pompidou – qui m’avait d’abord attirée de loin pour la blancheur de sa robe … puis révulsée de près à la vue de tous ces cadavres de nourrissons et ce sein crevé – je prenais définitivement mes distances, résolue à ne pas en (sa)voir davantage.

C’est donc en novice (apaisée), que je décide de renouveler l’expérience cette année, à l’occasion de la rétrospective donnée au Grand-Palais à Paris. Et quel choc ! Je découvre une femme magnifique à l’audace et à l’engagement sans faille, revendiqué avec une habile éloquence et une gracieuse violence. Niki de Saint Phalle n’est pas seulement une artiste; elle est surtout une femme qui prend position dès les années 50, dans une société d’hommes où l’endoctrinement religieux et le carcan des bonnes moeurs sont encore de rigueur.

C’est donc son courage, son déterminisme et son entièreté qui m’ont touchée, façonnant son oeuvre au fil des décennies à travers un discours engagé et féministe. Parce que Niki de Saint Phalle ne fait pas partie, à mon sens, de ces artistes provocateurs motivés par le scandale pour le scandale, j’ai appris de cette femme que le pouvoir de création, motivé par la violence intérieure et le chaos, pouvait transcender les constats d’une réalité morose en une perspective de monde meilleur, baigné dans la joie de vivre.

Parce qu’en dépit de son histoire, elle ne se contente pas d’exorciser son mal-être en le vomissant au visage du spectateur, mais choisit de l’intégrer, bien au contraire, dans sa démarche créative. Si elle ne peut changer le monde à elle seule, elle en propose néanmoins une vision nouvelle, faisant de son public un porteur d’espoir vers un renouveau optimiste. Niki de Saint Phalle dira d’ailleurs : « Le grand public est mon public » et ne cessera de répéter que l’une des raisons de création, pour elle, est bien justement « d’apporter de la joie, de l’humour et de la couleur dans l’existence ».

 

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