« Nos Serments » (La Colline)

Avec « Nos Serments », Julie Duclos poursuit sa recherche sur le désir, avec autant d’humour que de sérieux, en s’inspirant très librement du film « La Maman et la Putain » de Jean Eustache et du « Bonheur » d’Agnès Varda. Un jeune homme vit avec une jeune femme, et en rencontre une autre. Si les personnages refusent le schéma classique du trio amoureux : moi / ma femme / ma maîtresse, c’est pour tenter de vivre cette rencontre différemment, de manière pacifique plutôt qu’hystérique. Entre amour et désir(s), peut-on partager ?

L’HISTOIRE.

Quand on entre dans la petite salle du Théâtre National de la Colline, les personnages de François et Mathilde sont déjà installés dans leur petit appartement – un studio simplement meublé – et sont occupés chacun de leur côté; l’un à lire et à fumer, l’autre penchée dans ses copies sur une table. Mais François voudrait sortir, marcher seul dans la rue, aller boire un verre tandis que Mathilde revient de sa journée de travail et voudrait passer du temps avec François. Refus, heurts, dispute, chantage affectif… Bref, tout un « je t’aime, moi non plus » qui amène finalement à la rupture du couple.

Puis François rencontre Esther, et s’installe chez elle. Esther a compris que pour garder François, elle doit rester calme et compréhensive. Leur relation est pacifique et apaisée. Ils se racontent tout, ils partagent tout. Au point-même où François finit par présenter Oliwia à Esther; une infirmière polonaise épicurienne fraîchement rencontrée. Les deux femmes se rencontrent. Sans hystérie. Presque amicalement. Elles s’apprécient et se tolèrent. Du moins en apparence pour Esther.

« Ce n’est pas ce que les interprètes me montrent qui est important. C’est tout ce qu’ils me cachent. » Robert Bresson (réalisateur)

Esther part en week-end chez sa mère à la campagne et accepte de prêter son appartement à François et Oliwia. Sur le chemin du retour, elle donne une interview fortuite à une journaliste campée sur les quais de gare. Elle se met à parler de sa vie, de son amour, de sa situation. Situation dans laquelle elle se persuade d’être heureuse. Mais la relation François-Esther s’effrite. Et François part avec Oliwia, sur un simple texto d’adieu. Esther se retrouve désormais seule chez elle, avec ses pensées et ses pourquois. A attendre la couette sur les épaules, en zappant devant la télé, une réponse de François. Son meilleur ami lui rend visite. Et puis François rappelle. Il revient. Il revient chez Esther et veut revenir avec Esther. Mais elle refuse. Sa volonté d’affranchissement transcende son désir et François repart seul. Sans Esther. Et sans Oliwia.

 


LE PROCESSUS DE CRÉATION.

Ce que Julie Duclos met en scène avec ce texte, écrit à partir d’improvisations dirigées, c’est le dialogue paradoxal entre ces personnages qui ont fait le serment de tout se dire … et qui vont pourtant lutter contre ce qui les blesse. Parce qu’à force de tout vouloir dire, on finit par se rendre compte que le chemin commun se fend en deux; qu’à vouloir fuir le conflit et l’hystérie, on se persuade d’un bonheur travesti.

Pour étayer son processus de creation, Julie Duclos s’appuie sur un corpus de références délibérément citées ou discrètement abordées. Parmi elles, la metteur en scène nous livre le point de départ, qui a servi d’impulsion à l’écriture; il s’agit des personnages très librement inspirés du film La Maman et la Putain de Jean Eustache, sorti en 1973. Elle raconte que pour elle, qui n’était pas née, « les années 70 frappent par cette agitation, cette frénésie d’expériences, ces utopies privées lancées dans le concret de la vie, ce radicalisme où nos aînés (nos parents) se sont brûlés, se sont fait parfois très mal”.

La metteur en scène s’appuie également sur Le Bonheur d’Agnès Verda, d’où elle dégage le principe suivant : « Et si le bonheur s’additionnait au bonheur ? »

« Toi et moi et les petits, on est comme un champ planté de pommiers. Un champs carré bien net. Et puis j’aperçois un pommier qui a poussé en dehors du champ, en dehors du carré, et qui fleurit en même temps que nous. Ce sont des fleurs en plus, des pommes en plus. Ca s’ajoute, tu comprends ? » Extrait de film : « Le Bonheur » d’A. Verda


UNE EXTRAPOLATION. AUJOURD’HUI.

Alors peut-on réellement aimer au pluriel ? Si le(s) personnage(s) de François défend(ent) – le François d’Eustache, le François de Varda et le François de Duclos – l’idée qu’il(s) peu(ven)t être heureux avec deux femmes, qu’en est-il de la femme « partagée » ? C’est aussi un peu l’idée selon laquelle une bougie éclairée qui en éclaire une autre ne perdrait pas pour autant de sa chaleur… mais jusqu’où la métaphore peut-être vraiment s’incarner dans la réalité ?

Entre désir amoureux et désir charnel; entre la « maman » et la « putain »; les serments de Julie Duclos revisitent une thématique post soixante-huitarde dans une société où désormais l’amour se consomme.

Le spectacle n’en parle pas, mais qui dit spectacle vivant dit aussi contexte dans lequel il s’inscrit. Et aujourd’hui, nous vivons dans un monde où relations riment désormais avec virtuel, où l’on « adopte son mec » sur les sites de rencontres quand d’autres épluchent le catalogue photos de leurs prochaines conquêtes sur Tinder… 

Un monde où l’illusion que tout est possible nous condamne alors à une irrémédiable insatiété. Quand le « toujours mieux » et le « toujours plus » côtoient le refus de faire face à la première fébrilité, quand la systématisation de la comparaison nous poussent à concourir pour la photo qui obtiendra le plus de « likes », quand le choix devient impossible parce que nous espérons que ce que nous recherchons désespérement le plus existe encore, là, quelque part…

Et pour vous ? L’amour, le désir, le bonheur… ça s’additionne ?

 

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