#3 – Australia Day

Le 26 janvier australien est un peu notre 14 juillet français. En cette veille de fête nationale, j’avais envie de vous parler d’un jour bien singulier dans l’histoire de ce pays si loin de chez nous. Entre barbecues, matchs de cricket et bières sur la plage, c’est aussi la question de l’identité nationale qui est soulevée chaque année. La commémoration de l’arrivée des premiers bagnards sur les terres aborigènes peut-elle fédérer tous les Australiens ?

Pour un 26 janvier en Australie, il faut s’imaginer qu’on est en plein été, soleil tapant, pendant les « Grandes Vacances », sur une planche de surf ou dans une piscine gonflable installée à côté du barbecue, la radio allumée sur Triple-J qui diffuse toute la journée les 100 chansons les plus « hot » de l’année, en regardant l’équipe nationale de Cricket affronter une autre équipe internationale sur la pelouse ovale.

Mais le 26 janvier célèbre avant tout une histoire. Pour certains, l’histoire d’un début ; celle de l’arrivée des convicts anglais marquant le fondement des premières colonies et de la naissance de « l’Australie moderne ». Pour d’autres, l’histoire d’une fin ; celle du déni des peuples et des cultures aborigènes, pourtant présents depuis des milliers d’années sur ces terres. Coup d’œil dans le rétro.

Australia Day


LE 26 JANVIER COMME NAISSANCE D’UNE NATION. LE DÉBUT D’UNE HISTOIRE.

Le 26 janvier 1788 marque l’arrivée de la « Première Flotte » dirigée par le commandant Arthur Phillip à Sydney Cove.

Alors que huit mois plus tôt, 11 navires de la flotte britannique quittent l’Angleterre pour établir une colonie pénitencière sur les côtes sud de l’Australie à Botanny Bay, une terrible tempête les contraint à accoster un plus loin, à Port Jackson, avant de s’établir à Sydney non sans mal, dans la journée du 26 janvier 1788. Douze jours plus tard, la création de l’état du New South Wales (NSW) est proclamée au nom du Roi d’Angleterre George III.

La suite est plus chaotique. Entre célébrations tantôt ponctuelles tantôt officielles, le 26 janvier est surtout une affaire de l’état du NSW qui a vu la naissance de sa colonie. En 1818, son Gouverneur Macquarie décrète pour la première fois de son histoire, un jour férié en l’honneur du Foundation Day, avant que les autres colonies du pays (exceptée Adelaide) se rallient à cette commémoration en 1888 sous le nom d’Anniversary Day. Mais il faut attendre 1935 pour que tous les états fêtent enfin le même jour l’Australia Day en date du 26 janvier.

Bref, si chacun y va de son petit nom, le 26 janvier continue de fédérer au fil des ans. Le Cent-Cinquantenaire est largement célébré et plus de 2,5 millions de personnes se rassemblent à Sydney à l’occasion de son Bicentenaire en 1988.

Enfin, en 1994, les différents états australiens s’accordent autour de la date du 26 janvier pour décréter officiellement un jour férié national. Dès lors, le 26 janvier devient l’événement célébré le plus important de l’année.

"La Fondation de l'Australie - 26 janvier 1788" Esquisse à l'huile par Algernon Talmadge. 1937
« La Fondation de l’Australie – 26 janvier 1788 »
Esquisse à l’huile par Algernon Talmadge. 1937

LE 26 JANVIER COMME JOUR NATIONAL, AUJOURD’HUI.

Depuis quelques décennies déjà, le 26 janvier mobilise les citoyens australiens.

Si à l’occasion de notre 14 juillet, nous sortons la nappe de pique-nique à carreaux face à la Tour Eiffel pour manger notre baguette jambon-beurre, béret sur la tête et verre de vin rouge à la main (merci à tous mes amis australiens pour ce délicieux cliché… !), eux se retrouvent autour d’un barbecue dans le jardin, près de la piscine ou sur la plage, bière dans une matin, batte de cricket dans l’autre et Triple-J* à fond les oreilles. Cliché pour cliché, c’est tout du moins tel que je l’ai vécu l’année dernière ! A bon entendeur !

Mais outre ces festivals de musique, rencontres sportives, manifestations culturelles, feux d’artifice et aux festivités, c’est aussi le jour où s’adressent à la nation le Gouverneur Général et le Premier Ministre australiens. C’est d’ailleurs l’occasion pour le Premier Ministre de remettre la veille le prix de l’Australian of the Year (L’Australien de l’Année). Cette année, c’est Rosie Batty qui a été félicitée par Tony Abbott pour son combat contre les violences domestiques et conjugales.

Post-Scriptum :

* À noter que l’année dernière, « Riptide » avait été sacrée chanson de l’année dans le festival de musique organisée par la radio australienne Triple-J’s Hottest 100. J’en parle ici dans mon précédent billet!

* Quant à cette année, c’est Chet Faker, un autre artiste de Melbourne, qui a décroché la première place du podium avec son « Talk Is Cheap ».


LE 26 JANVIER CONTESTÉ ET REMIS EN CAUSE PAR LA COMMUNAUTÉ ABORIGÈNE.

Si le 26 janvier fédère, il divise aussi.

D’abord parce qu’il célèbre l’arrivée de la flotte anglaise sur les terres aborigènes. Autrement dit, la naissance d’une colonie au détriment des peuples indigènes. Colonie, qui plus est, formée de bagnards, de criminels et de voleurs enchaînés… On peut dès lors comprendre la réticence de certains à fêter joyeusement ce que fut l’identité des premiers citoyens australiens !

De plus, l’histoire des convicts est irrémédiablement liée à l’invasion des terres aborigènes et des méfaits qui l’ont accompagnée ; massacres, évangélisation, déni de leur culture… Pour les Aborigènes, la date du 26 janvier est devenu le symbole des effets pervers de la colonisation britannique.

Le 26 janvier 1938, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire, l’Australia Day est accompagné du Mourning Day (Jour de Deuil) décrété par la communauté aborigène.

Le 26 janvier 1988, à l’occasion du bicentenaire cette fois-ci, un grand rassemblement indigène dénonce la mise en danger de leur culture en nommant cette journée Invasion Day, pour dénoncer le jour où l’Angleterre est venue envahir leurs terres.

Le 26 janvier 1992, un premier concert en l’honneur du peuple et de la culture aborigènes est donné à Sydney, pour revendiquer le fait que les Aborigènes sont toujours (bel et bien) là. Ils baptisent alors cette journée Survival Day.

Le 26 janvier 2006, enfin, une réponse officielle est donnée pour tenter d’apaiser les tensions et d’inclure la communauté indigène dans les célébrations nationales avec la waggan-ma-gule-ceremony ; une cérémonie censée honorer le passé et célébrer le présent.

Drapeau aborigène

 


Mais les débats de changement de dates continuent de faire couler beaucoup d’encre.

Alors que notre 14 juillet national célèbre la fin de la monarchie absolue, de la société d’ordres et des privilèges, le 26 janvier australien, quant à lui, prend source dans des événements plutôt controversés. L’idée de rassembler tout un peuple aux origines diverses et variées, depuis le cœur du désert jusques aux confins de l’océan, est-elle alors possible ?

La date du 26 janvier peut-elle être encore le symbole représentatif de toute une nation, quand ses citoyens puisent à la fois leurs origines dans les racines du bush que dans leur passé de boat people; ces hommes et ces femmes venus par bateaux il y a plus de deux cents ans et qui continuent d’affluer ?

L’avenir nous le dira…

Publicités